36.1 – DONNER AUX ENFANTS LE SENS DE L’EFFORT (I) (conseils pratiques)

Les principes fondateurs d’une éducation au sens de l’effort (première partie du dossier sur ce thème).

Deuxième partie : expérience et conseils d’un prêtre éducateur.
Troisième partie : mise en pratique d’une éducation à l’effort.


Le monde dans lequel nous vivons est dominé par la recherche de la facilité et du plaisir : confort, loisirs…, tout est orienté, et toujours plus, dans le sens de la facilité. Est-ce réellement un progrès ?

Sur le plan technique, matériel, c’est indiscutable. Mais sur le plan humain ?
Peut-on dire que la règle de la facilité ait fait avancer l’homme vers sa destinée finale : l’amour de Dieu et la vie éternelle ?

Par rapport à l’éducation de nos enfants, une mentalité dominée par la recherche de la facilité est lourde de conséquences. La toute première semble bien être la perte du sens de l’effort. Car, par définition, l’effort est le contraire de la facilité ou, ce qui est pire encore, du laisser-aller.

L’effort, en effet, est un élément indispensable dans la formation d’un homme : c’est ce qui le fait progresser, grandir, ce qui le conduit vers son but. C’est dire toute son importance, et plus particulièrement encore dans l’éducation de nos enfants.

En tant que parents ou éducateurs, et en tant que chrétiens, il nous est nécessaire d’avoir des idées claires sur la valeur, en soi, de l’effort, et sur sa place dans l’éducation.

Nous verrons donc :

1 – d’abord les principes qui justifient la nécessité d’une éducation du sens de l’effort ;
2 – confirmés par l’expérience et les conseils d’un éducateur : le Père Gillet ; document…
3 – enfin les applications pratiques à mettre en œuvre dans la vie quotidienne. document…

I – PRINCIPES FONDATEURS D’UNE ÉDUCATION DE L’EFFORT

Qu’est-ce que l’effort ?

Dans le dictionnaire “petit Robert“, l’effort se définit comme :

“l’activité d’un être conscient qui mobilise toutes ses forces pour résister ou vaincre une résistance (extérieure ou intérieure). Application, concentration.”

Le “petit Larousse” ajoute :

“Action énergique du corps ou de l’esprit – Acte pénible – douleur musculaire – L’effort donne un sentiment de liberté.”

L’effort se définit donc comme l’expression d’une force, une dépense d’énergie pour surmonter une difficulté. C’est une résistance contre une force contraire, donc quelque chose qui ne s’obtient pas sans peine, d’où la sensation de pénible.

On rencontre des efforts à faire dans tous les domaines de la vie humaine :

physique :

contraction musculaire, gymnastique ou compétition sportive…

intellectuel :

tension de l’esprit cherchant à résoudre une difficulté,
effort de mémoire, d’imagination…,

moral :

formation de la volonté, qui s’applique à résister au mal et faire le bien
formation du caractère…,

spirituel :

persévérance dans la prière, détachement, abandon à Dieu…

L’effort fait partie de la vie

Même encore maintenant, dans un monde dominé par la recherche de la facilité et du plaisir, remarquons que la réussite d’une entreprise, quelle qu’elle soit, dépend de la volonté d’y parvenir et de l’effort mis en oeuvre dans ce but. Saint Paul, déjà, prenait l’exemple de la réussite sportive :

Ne savez-vous pas que dans les courses du stade, tous courent, mais un seul remporte le prix. Courez donc de manière à le remporter. Tout athlète se prive de tout ;
mais eux, c’est pour une couronne périssable, nous, une impérissable… (1 Co 9, 24-25)

Nous savons tous, d’expérience, que c’est la même chose pour la réussite d’un examen ou d’un concours, ou dans quelque domaine que ce soit. Pensons aux exigences d’une carrière artistique : on ne peut rien obtenir sans des efforts quotidiens et rigoureux.

Avant d’être en mesure de se produire en concert, le pianiste s’astreint à des heures de gammes et d’exercices, à la répétition inlassable des passages difficiles ;
le sportif se soumet à des heures d’entraînement… Plus encore, il n’hésite pas à “sacrifier” tout ce qui compromettrait la réussite : ainsi il renonce au tabac, à l’alcool, aux veillées tardives…

Autres exemples :

si l’on projette de partir en vacances, ou de faire un voyage lointain, donc coûteux, nous saurons renoncer à d’autres dépenses en vue de ce projet.
Ou encore, si l’on a le projet de construire une maison, on renoncera au voyage au bénéfice de la construction…

Là, nous savons renoncer à la facilité, nous acceptons de passer par bien des difficultés avant d’arriver à la pleine réalisation de notre désir.

Nous arrivons donc à ce constat : dès que l’on veut fermement obtenir quelque chose, nous acceptons de nous imposer des sacrifices, des privations, en vue d’un bien qui nous paraît plus grand. On peut en conclure que le renoncement et l’effort font bien partie de la vie.

Avons-nous la même cohérence quand il s’agit d’arriver au but ultime de toute notre vie et d’obtenir le Bien suprême : la vision de Dieu face à face, dans un bonheur éternel ?

Si nous avons vraiment un réel et profond désir de le posséder un jour, comme cela nous est promis, acceptons-nous les nombreux renoncements et efforts qui s’imposent pour y parvenir ?
Pour nous-mêmes, d’abord, et pour nos enfants que nous avons la charge – avec la grâce de Dieu -d’amener, eux aussi, à ce bonheur éternel.

Pourquoi l’effort est-il pénible ?

L’effort est une conséquence du péché originel

“Le sol est maudit à cause de toi : c’est par un travail pénible que tu en tireras ta nourriture,
tous les jours de ta vie… Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.” (Gn 3, 17-18)

Depuis, c’est un fait : tout est laborieux, on n’a rien sans peine.
Cet aspect pénible est nécessaire : il a un effet réparateur, compensateur du mal.

Dans cette perspective de restauration de l’humanité par le travail, et le travail bien fait, l’effort, quel qu’il soit, devient alors constructif, positif.
Ce qui est pénible demande de la patience (du latin : souffrir). Vus sous cet angle, les innombrables efforts de patience qui nous sont demandés chaque jour peuvent être plus faciles à accepter.

La vie humaine est un combat : pas de victoire sans effort…

Cette situation dramatique du monde qui tout entier gît au pouvoir du mauvais (1 Jn 5, 19) fait de la vie de l’homme un combat.
(CEC 409)

Un dur combat contre les puissances des ténèbres passe à travers toute l’histoire des hommes. (…) Engagé dans cette bataille, l’homme doit sans cesse combattre pour s’attacher au bien ; et non sans grands efforts, avec la grâce de Dieu, il parvient à réaliser son unité intérieure.
(Gaudium et spes § 37. 2)

C’est toujours sur la grâce de Dieu que notre effort doit s’appuyer. Sans elle, nous nous fatiguerons vite :

Fortifiez-vous dans le Seigneur, dans sa puissance souveraine.
Revêtez l’armure de Dieu pour pouvoir résister aux manœuvres du diable. (Ep 6, 10-11)

Mais l’effort est constructif…

L’effort a un côté pénible, c’est vrai. Mais le fait d’être une force, une dépense d’énergie est bon signe : c’est signe de vie, de vigueur, de vitalité. On le rencontre partout :

– pour escalader un rocher ou pour tendre une voile, pour toute activité sportive,
– pour lutter contre une distraction et se concentrer sur son travail,
– pour aller jusqu’au bout de son ouvrage,
– pour dire la vérité, pour retenir un mot méchant, pour rendre service,
– pour demander pardon ou pardonner…
– etc.

C’est grâce à des efforts répétés qu’une chose difficile devient progressivement plus facile, jusqu’à devenir une habitude acquise, comme une seconde nature… Par exemple : l’apprentissage de la lecture.

C’est ainsi que la personnalité se construit peu à peu, que l’enfant se dépasse, qu’il a le sentiment de “grandir”, d’acquérir une plus grande autonomie.

Cette éducation de l’effort, c’est donc bien dès le tout premier âge qu’il faut l’entreprendre.

A l’inverse, le malade, le mourant, n’est plus capable de fournir un effort ni de résister à un mal : signe de faiblesse, voire de mort prochaine.

Quelle place pour l’effort dans l’éducation ?

Dans le climat de facilité, d’indépendance farouche et anarchique où nous vivons, il ne manque pas de chantres pour prôner la non-directivité dans l’éducation : laisser les enfants pousser comme des herbes folles au gré de leurs “impulsions”. Telle est la “liberté” que certains revendiquent (liberté bien mal comprise !). Qu’en penser ?

L’effort serait-il contraire à la liberté ?…

C’est une utopie de compter sur la nature pour contrôler, diriger, assurer le développement normal d’un être humain : sans une éducation vraiment sérieuse et directive, un enfant ne pourra progresser dans aucun domaine, et spécialement dans celui qui nous intéresse, le domaine psychologique et religieux.”
(P. GILLET. La formation religieuse aux différents âges… T. 1 p 38)

Dans notre travail d’éducation, en effet, il y a une donnée essentielle à ne pas oublier :
les tendances au mal qui viennent du péché originel, et qui ne tardent pas à apparaître.

Il ne faut jamais perdre de vue que le sujet de l’éducation chrétienne, c’est l’homme tout entier : un esprit joint à un corps, dans l’unité de nature, avec toutes ses facultés naturelles et surnaturelles, tels que nous le font connaître la droite raison et la Révélation.

Toutefois c’est aussi l’homme déchu de son état primitif qui, bien que racheté par le Christ et rétabli dans sa condition surnaturelle de fils adoptif de Dieu, garde cependant les effets du péché originel, et en particulier l’affaiblissement de la volonté et le désordre des tendances.(…)

C’est dès l’âge le plus tendre qu’il faut réprimer les inclinations déréglées de l’enfant,
développer et discipliner celles qui sont bonnes.

Il importe surtout d’imprégner l’intelligence des vérités surnaturelles et de fortifier la volonté par le secours de la grâce ; sans quoi il sera impossible de dominer les mauvaises inclinations.
(Pie XI. Divini illius magistri)

Apprentissage de la vraie liberté

La personne se réalise par l’exercice de sa liberté dans la vérité.
On ne peut pas comprendre la liberté comme la faculté de faire n’importe quoi : elle signifie le don de soi et discipline intérieure du don. Dans la notion de don ne figure pas seulement l’initiative libre du sujet, mais aussi la dimension du devoir.
(Jean-Paul II Lettre aux Familles 14)

L’enfant a besoin de faire connaissance avec les contraintes imposées par toute vie en société.

Respect des contraintes, des limites

Très vite et toujours plus, mais progressivement, le tout-petit va devoir aussi apprendre la loi de la contrainte, et qu’il y a des limites à sa liberté.
Ce ne sont pas des contraintes arbitraires. Elles lui sont imposées pour son bien : cela commence avec les limites de sécurité (le feu, l’eau, le couteau, la route…).

Et puis, il y a toutes les limites à respecter dans une vie avec les autres :

le buffet à vaisselle qu’il ne faut pas ouvrir,
les clés à ne pas toucher, ni surtout retirer…
le bibelot qu’il ne faut pas toucher au salon…

Même si l’on aménage l’environnement personnel de l’enfant de manière adaptée à ses besoins, même si on enlève les bibelots fragiles de la table basse du salon, il y en aura toujours lorsqu’on va chez grand’mère : il doit bien apprendre qu’il ne doit pas y toucher.

Apprendre aussi que “je ne suis pas le plus fort” … se frotter aux autres, apprendre qu’on ne peut pas avoir tout ce qu’on veut : ma petite volonté n’est pas absolue

L’obéissance

L’obéissance, c’est la soumission à la volonté d’un autre. En l’occurrence, celle des parents, représentants de la volonté de Dieu.

L’enfant est attiré par le feu, l’eau… : vis-à-vis de toutes ces choses du monde extérieur, comment aurait-il le discernement nécessaire pour savoir ce qui est bon ou mauvais pour lui ?
Il a besoin d’être guidé, conduit , pour apprendre à ne pas se fier aux apparences : ce sont ses parents qui savent pour lui. L’obéissance trouve ici sa place.

Pourtant l’obéissance n’est pas contraire à sa liberté, bien au contraire.
L’obéissance est le fondement de la formation de la volonté, et c’est elle qui va progressivement rendre l’enfant libre. C’est en apprenant à obéir que l’enfant va apprendre à bien user de sa liberté.

Exercice de la liberté en fonction des âges

C’est à nous de “doser” convenablement ce que nous pensons pouvoir raisonnablement le laisser faire indépendamment de nous, en fonction de :

– chaque enfant pris individuellement,
– de son âge et de sa maturité personnelle,
– et du contexte extérieur.

En sachant bien que :

– notre autorité ne s’exercera pas de la même manière avec des petits ou avec des adolescents.
– il arrivera un âge où il faudra que nous sachions “larguer les amarres”, même si cela doit nous faire souffrir.

En résumé…

– L’éducation consiste à rendre l’enfant progressivement autonome :

ne faisons pas les choses à sa place quand il est capable de les faire tout seul.
Aidons-le si nécessaire, momentanément, mais ne nous substituons pas à lui.
Ce qu’exprime très bien un petit de moins de 3 ans : “aide-moi à faire tout seul“.

– Lui faire acquérir son autonomie ne signifie pas le laisser faire n’importe quoi.

Il doit en même temps apprendre les contraintes qu’impose la vie en commun.

Cet apprentissage de la liberté ne peut se faire sans effort

C’est la maîtrise des obstacles que nous rencontrons inévitablement sur notre route, donc par un effort, qui va nous procurer l’indépendance, et donc la liberté, dont nous avons besoin.

Contraindre un petit à respecter certains “interdits”, à finir ce qu’il a commencé, à obéir en certaines circonstances, à marcher sur la route même si on est un peu fatigué… est-ce limiter sa liberté ?
Loin de là, ce sont tous ces efforts successifs, dans tous les domaines, qui vont l’aider à grandir, lui permettre d’éprouver sa force et, en fin de compte, de s’épanouir et d’être heureux.
Grandir, n’est-ce pas là l’objectif normal de l’enfance ?

Rôle des parents dans l’éducation à l’effort

 

La tendance actuelle à la facilité et à l’indépendance va même, bien sûr, jusqu’à culpabiliser les parents “directifs” et arriérés… qui empêchent leurs enfants de “s’épanouir”.

Ne nous laissons pas ébranler : appuyons-nous fermement sur cette certitude que l’autorité que nous exerçons sur nos enfants est bonne. Non seulement elle est voulue par Dieu, mais nous aurons à Lui en rendre compte : exercer notre autorité auprès de nos enfants est un devoir qui nous est prescrit par le 4ème commandement.
Cette autorité, nous la tenons de Dieu de par notre état et par la grâce d’état de parents, qui fait partie de la grâce du sacrement de mariage.

La Paternité divine est la source de la paternité humaine.
C’est elle qui fonde l’honneur des parents et leur autorité. (CEC 2214)

Nous sommes donc auprès des enfants le signe visible de la volonté de Dieu sur eux. Notre autorité de parents est une parcelle de l’autorité même de Dieu, non pas pour assouvir un quelconque besoin de puissance ou de supériorité, mais pour l’exercer comme un service.
Car l’autorité est d’abord un service.

“Nous voudrions exhorter les parents à sentir la grandeur de leur mission et à employer effectivement leur autorité pour apprendre à l’enfant, avec sagesse et modération, à dominer ses tendances instinctives, à stimuler sa bonne volonté, à éveiller son intelligence et son affection. Qu’ils lui transmettent le précieux héritage des plus belles et hautes traditions de la culture humaine et chrétienne.”
(Pie XII 6-1-1957 – Journée de la mère et l’enfant)

L’éducation consiste essentiellement dans la formation de l’homme, lui enseignant ce qu’il doit être et comment il doit se comporter dans cette vie terrestre pour atteindre la fin sublime pour laquelle il a été créé.
En conséquence, il est clair qu’il ne peut y avoir de véritable éducation qui ne soit tout entière dirigée vers cette fin dernière.
(Pie XI Divini illius magistri 1929)

Nous sommes en effet au service du Seigneur pour conduire vers Lui nos enfants. Notre rôle est de les former, les guider en vue d’un but précis : le Ciel.

Cela ne peut se faire sans tenir compte de ces tendances au mal qui vont sans cesse opposer des résistances à notre œuvre d’éducation. Ces résistances sont normales, inévitables…
C’est là que la formation au sens de l’effort trouve sa place.
Même au prix de quelques tensions, nous avons le devoir d’imposer les efforts nécessaires.

En conclusion de cette première partie…

Nous avons tracé les grandes lignes sur lesquelles se fonde une éducation du sens de l’effort.

A côté d’un aspect pénible, l’effort a un grand côté positif : c’est une force, un signe de vitalité, un moyen de progresser, de se dépasser, de grandir.

L’effort fait partie de la vie : “La vie sur terre est une vie de combat” (Jb 7, 1)

Il entre dans notre rôle de parents d’apprendre à nos enfants ce combat de la vie, et, pour cela, il est nécessaire de leur donner le sens de l’effort, dans tous les domaines : physique, intellectuel, moral, spirituel…
Car l’effort est un élément indispensable à l’acquisition d’une vraie et bonne liberté.

Enfin, compte tenu du climat actuel, si répandu, de permissivité morale, il semble utile de revenir sur une idée fondamentale qu’il n’est pas possible d’évacuer : les séquelles du péché originel, et ses implications dans l’éducation.

Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation (…).
(CEC 407)

Dans cette éducation au sens de l’effort, restons conscients de l’existence de ces tendances au mal, sans les sous-estimer. Même si elles ne sont pas encore apparentes, elles sont déjà à l’œuvre.
Ce qui explique la nécessité de donner dès le plus jeune âge de bonnes habitudes.

En complément de ces réflexions générales sur le sens de l’effort, voir :
L’expérience et les conseils d’un éducateur
Mise en pratique d’une éducation de l’effort

Voir aussi  l’éducation de nos enfants au détachement