38 – “OUVRIR OU FERMER LA PORTE” – SURPROTÉGER/NE PAS PROTÉGER (conseils pratiques)

Ce document a été écrit par un prêtre éducateur à l’intention d’enseignants.
Les parents y trouveront, pour le difficile dosage du “trop” ou “pas assez” d’ouverture au monde,
des conseils qui sont tout aussi valables en famille.


Déjà au VI° siècle, saint Grégoire le Grand le remarquait : guider une âme est une œuvre difficile. C’est l’art des arts, disait-il. À plus forte raison quand il s’agit de conduire l’âme fragile, mais toujours prometteuse, d’un enfant.

Sur ce chemin semé d’embûches, l’éducateur se demande parfois quelle attitude avoir eu égard au monde environnant :

– doit-il avant tout préserver, garder l’enfant dans un milieu protégé, d’où le petit adulte sortira, il l’espère, innocent ?

– ou, au contraire, doit-il éviter à tout prix le ghetto, ouvrir grandes les portes de l’école pour inviter l’enfant à découvrir, seul et par lui-même, ce monde censé être merveilleux ?

Attitudes extrêmes

Surprotéger

Surprotéger l’enfant, le confiner dans une sorte de cocon, ce n’est pas l’éduquer.
Pour résister aux séductions du monde (la fascination de l’argent, de la réussite sociale, l’attirance d’un plaisir immédiat, le poids de la mode, du “prêt à penser”, du qu’en dira-t-on, etc.), un chrétien doit avoir préalablement appris à discerner le charme trompeur des sirènes.
En outre, il doit non seulement savoir les identifier, mais avoir assez d’énergie pour y résister.

Or cette reconnaissance et cette énergie ne sont pas infuses, elles s’acquièrent par une lente formation du jugement et par l’exercice de la vertu de force.

Éviter à tout prix que l’enfant se trouve confronté au monde et aux valeurs négatives qu’il véhicule, c’est empêcher cette maturation de l’intelligence et de la volonté. Bien souvent aussi, c’est obtenir le contraire du résultat escompté : à la première plongée dans cette société à la fois dure et fascinante, le jeune, inadapté et faible, se laissera emporter par le courant ambiant dont il ignore totalement le pouvoir attractif et la véhémence.

Dans le meilleur des cas, s’il résiste quand même, il n’aura, pour ce monde qu’il ne connaît point, que peur ou mépris. Il ne verra pas que les apparences séduisantes avec lesquelles jouent les hommes ne servent le plus souvent qu’à dissimuler leur détresse intérieure.
Aussi, en aucun cas, il ne sera préparé à la mission que lui confie le Christ d’être une lumière qui brille dans le monde. (Mt 5,13)

Ne pas protéger

La solution inverse, celle qui veut ouvrir toutes grandes les portes de l’école, n’est pas plus efficace. Des exemples récents abondent pour le prouver.
Derrière la faillite de projets généreux et trop confiants, il y a une admiration béate de la société actuelle, jointe à une méconnaissance de la nature humaine.

Il y a l’oubli que l’homme vient au monde en étant blessé, que son intelligence, pour découvrir le vrai et y adhérer, a besoin d’être formée, et même parfois d’être rectifiée, que sa volonté doit être éduquée pour s’ouvrir à la maîtrise de soi, à l’amour de Dieu et du prochain.

Refuser cela, c’est tomber dans une vision naïve et plate de l’humanité. C’est préparer une société où règne, non le Christ, mais la loi de la jungle.

D’instinct, l’éducateur le perçoit : la solution n’est dans aucune de ces attitudes extrêmes.

Lignes de conduite

Alors, s’il ne faut ni fermer ni trop ouvrir la porte de l’école, entrebâillons-la… ? Non ! L’éducation ne se bâtit pas avec des demi-mesures mais avec de la cohérence. Disons donc plutôt que la porte doit être parfois fermée et d’autres fois ouverte.

Quelques principes peuvent guider l’attitude de l’éducateur.

L’ouverture au monde doit être progressive

L’ouverture au monde doit être progressive.
Pour grandir, le petit enfant a d’abord besoin d’un cadre protégé, d’un univers où il ne risque aucune agression grave, ni morale ni physique. Il a besoin d’être sécurisé par des repères stables et des certitudes simples.
Aussi aime-t-il se retrouver parmi des gens qu’il connaît. Aussi apprécie-t-il les situations calmes, les habitudes intangibles, les gestes rituels. Tout cela l’aide à se construire.

Le précipiter trop tôt dans un milieu inconnu et mouvant l’affaiblit et ne le prépare pas à vivre plus tard dans ce type d’environnement.

Ce n’est que quand il grandit, quand il devient plus fort, davantage sûr de lui, lorsqu’il commence à être solidement structuré qu’il va pouvoir sortir vers le monde.

Bien souvent, me semble-t-il, cela se fait naturellement : l’enfant sent en lui-même qu’il est prêt à s’extraire du nid familial et scolaire. Il trouve de nouveaux centres d’intérêt, il commence à poser des questions sur des sujets étrangers à son petit univers familier.

Il revient à l’éducateur de respecter ce désir d’ouverture qu’il ne doit ni trop devancer, ni entraver exagérément. Cette étape est bonne et nécessaire, elle fait partie du développement de l’enfant, même si elle requiert aussi un accompagnement attentif.

L’ouverture au monde doit se préparer par la parole

Cette ouverture suit la progression de l’enfant, mais elle a aussi sa pédagogie propre. Avant d’être effective, elle doit se préparer par la parole. Ce serait une grave omission que de ne pas expliquer à l’avance à l’enfant les grandes lignes de ce qu’il va rencontrer dans le monde et de ne pas le conseiller sur son attitude future.

Avant de lâcher son enfant dans la rue, une mère lui explique où et comment traverser la chaussée. De même, un bon professeur ouvre l’horizon mental et moral de ses élèves, il les rend sensibles à la misère qui sévit à leur porte, il n’hésite pas de temps en temps à sortir du programme, pour évoquer la vie de tous les jours, voire même parfois l’actualité, et il éclaire ses constatations à la lumière de l’Evangile et de l’enseignement de l’Église.

L’éducateur accompli est attentif aux questions qui lui sont posées, il ne les élude pas, mais y répond avec franchise et compétence. Je pense ici, en particulier, à tout ce qui a trait à la culture de vie et à la culture de mort.
Enfin, privilège aujourd’hui trop rare, l’idéal est que tous ceux qui entourent l’enfant fassent preuve de cohérence, sinon l’unité de sa pensée risque de mal se constituer.

Apprendre à se connaître soi-même

Ainsi, d’année en année, au contact de ses maîtres, l’enfant se familiarise avec le monde, il l’apprivoise et devient apte à juger en profondeur des choses de la vie.
Il apprend à lutter contre sa vision simpliste des choses et des gens pour saisir l’épaisseur tant humaine que chrétienne de la réalité.

Parallèlement à cet éveil, si des remarques et des conseils personnels sont prodigués à l’enfant, il apprend à se connaître lui-même; il découvre les points faibles de son caractère, mais aussi les belles qualités que le Seigneur lui a départies.

Il est alors armé pour se lancer dans le monde et y œuvrer. Ce monde qu’à l’exemple de Jésus, il considère maintenant sous ses deux facettes indissociables : comme un lieu de ténèbres dont il faut se garder (Jn 15, 19), mais aussi comme un champ où le Seigneur l’appelle pour porter du fruit à sa suite (Mc 16,15 et Mt 13, 38). Avec prudence, mais sans crainte.

(Père Thomas-Marie de BAZELAIRE)