21 – DÉCOURAGEMENT, DÉSESPOIR ET MISÉRICORDE (spiritualité)

Texte du Père de Mauléon, bénédictin : extraits du chapitre final de son livre sur “Les instruments de la perfection”
(ces “instruments” sont les conseils énumérés dans la règle de de saint Benoît).

À transposer quand c’est le moment de parler de la miséricorde de Dieu
à des enfants découragés ou  affrontés à une tentation de désespoir.

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Pour arrêter les âmes sur le chemin de la perfection, le démon n’a pas de moyen plus efficace que de les porter au découragement, devant les fautes multiples qu’elles commettent chaque jour, ou de les pousser au désespoir, si elles ont eu le malheur de tomber dans quelque péché grave (…)

Découragement : les saints y sont passés !

Lorsque nous retombons dans des fautes dont nous étions décidés de nous corriger, lorsque nous trébuchons sur les aspérités de l’étroit chemin qui conduit à la vie, nous sentons souvent la tristesse nous envahir et nous paralyser. Nous avons l’impression que Dieu se détourne de nous, qu’II se désintéresse de notre effort, que nous n’avons plus rien à attendre de sa tendresse, et nous voilà tout prêts à abandonner la partie.

Or, c’est là bien mal connaître le cœur du Père que nous avons dans les cieux. Dieu n’ignore pas que nous sommes “chair” : Il connaît la fragilité de notre nature et son penchant au mal. Il sait quel effort, quelle ténacité il faut à l’esprit pour triompher de la concupiscence et pour s’établir ici-bas dans une paix relative.
Sans doute, Il pourrait nous donner des grâces plus fortes, et porter chacun de nous, en quelques bonds, au degré de perfection qu’Il a prévu pour lui : mais sa Bonté préfère nous laisser longtemps aux prises avec nous-mêmes, afin de nous entretenir dans l’humilité el de nous faire acquérir des mérites plus grands.
Les saints n’ont pas passé par un autre chemin, el ce serait une erreur de croire qu’ils sont arrivés à maîtriser leur nature sans combats, sans labeur et sans défaillances. Le secret de leur victoire consiste seulement en ceci, qu’ils se sont toujours relevés par la pénitence après être tombés, faisant confiance quand même à la miséricorde divine.
À leur exemple, si nous méditions davantage la bonté de Dieu pour les hommes, si nous connaissions sa tendresse et le désir qu’Il a de voir chacun d’eux s’élever dans les voies de la sainteté, rien ne serait capable de nous faire perdre courage, et nos chutes quotidiennes ne serviraient qu’à nous rendre plus ardents pour le bien. (…)

Désespoir : David, saint Pierre et le bon larron

À côté du découragement que menacent d’engendrer les fautes quotidiennes, il faut signaler le désespoir, où peut sombrer une âme, après avoir commis un grand péché. Si haut, en effet, que l’on se soit élevé dans les voies spirituelles, nul n’est à l’abri d’une chute grave.

David avait été favorisé déjà des grâces les plus rares ; il s’était vu ravi en esprit sur les cimes de la contemplation : el cependant, un regard jeté vers une femme suffit à le faire tomber coup sur coup dans le crime d’adultère et dans celui d’homicide.

Saint Pierre avait entendu la Vérité elle-même lui dire : Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Ce qui ne l’a pas empêché, un peu plus tard, de renier, publiquement et solennellement, le nom de Jésus-Christ.

Mais, l’un comme l’autre, le Roi-prophète et le Prince des Apôtres, une fois tombés, se souvinrent du Seigneur ; et parce qu’ils ne désespérèrent point de sa miséricorde, ils recouvrèrent aussitôt leur grâce, ne perdant rien de leurs mérites, de leurs privilèges el de leur gloire.

Au contraire, le bon larron avait accumulé les crimes pendant toute sa vie. L’heure de rendre ses comptes était enfin venue, et il ne lui restait plus qu’à recevoir au tribunal de Dieu le châtiment dont la justice humaine déjà lui avait donné les arrhes. Cependant, à ce moment suprême, il fit un acte de confiance en la miséricorde de Dieu.
De toute la série des bonnes œuvres, ce fut la seule qu’Il eut le temps, entre sa conversion et sa mort, de mettre à exécution : Seigneur, dit-il à Jésus, souvenez-vous de moi, lorsque vous serez dans votre royaume.

Mais voyez l’action merveilleuse de ce seul instrument ! Jésus fut si touché de cette confiance, qu’il accorda sur-le-champ au misérable cette possession de la vie éternelle qui est le but même du chemin de la perfection. Aujourd’hui, répondit-il, tu seras avec moi en Paradis.
Aujourd’hui : avant les justes, avant les Apôtres, avant la Très Sainte Vierge !

“Le propre” de Dieu

De tels exemples montrent d’une façon éclatante que, même après les désordres les plus graves, même après les chutes les plus brutales, il ne faut pas cesser d’implorer son pardon. Non seulement Dieu est prêt à remettre n’importe quel péché, mais c’est là son désir le plus cher, et Il tire infiniment plus de gloire des fautes qu’Il peut pardonner que de celles qu’Il est obligé de punir.
Rien ne peut exprimer l’étendue et la profondeur de sa miséricorde. C’est là sa vertu dominante, si l’on ose ainsi parler, et celle qui surpasse toutes ses autres perfections. Lorsque l’Église, dans plusieurs oraisons, nous fait dire : « Mon Dieu, Vous dont c’est le propre de pardonner toujours et de faire miséricorde … il ne faut pas craindre d’entendre l’expression : « c’est le propre », dans son sens exact et plein.
Elle marque en effet que l’exercice de la miséricorde est en quelque sorte l’acte spécifique de Dieu ; et que, de même que le propre d’un peintre est de peindre, et celui d’un navire de voguer sur l’eau, le propre de Dieu c’est de faire miséricorde, toujours, et de pardonner.

Une offense très douloureuse pour Jésus

Aussi rien ne l’offense davantage, rien n’outrage Jésus cruellement son amour, que de mettre en doute cette miséricorde, et de dire avec Caïn : Mon péché est trop grand pour mériter grâce.

Voilà, confiait Jésus à sainte Catherine de Sienne, le péché irrémissible, qui n’est pardonné ni en ce monde ni en l’autre … Ce péché est plus grave à mes yeux que tous les autres… Aussi, le désespoir de Judas fut-il plus offensant pour Moi et plus douloureux pour mon Fils que sa trahison elle-même … Ma miséricorde est incomparablement plus grande que tous les péchés que peuvent commettre toutes les créatures ensemble : aussi est-ce le plus cruel affront que l’on puisse me faire, que d’estimer le crime de la créature plus grand que ma Bonté … Au moment de la mort, après une existence passée tout entière dans le désordre et dans le crime, je voudrais que les pécheurs prissent confiance dans ma miséricorde, tant j’ai horreur du désespoir …

Aux derniers moments de la vie

Un jour, au tribunal de la pénitence, saint Benoît Labre entendit le confesseur lui poser cette question : « Que feriez-vous, si un ange venait vous annoncer que vous êtes damné ? – J’aurai confiance, répondit le saint. »
Aux derniers instants de notre vie, quand les premiers rayons de la justice divine commenceront d’éclairer notre âme ; lorsque nous verrons, à leur lumière, et le nombre effrayant des fautes que nous avons commises, au cours des heures, sans jamais nous en repentir, et la gravité des moindres d’entre elles, au regard de l’infinie sainteté de notre Créateur ; lorsque le démon, peut-être, exploitant cette crainte, cherchera à la tourner à son profit et à nous précipiter dans le désespoir, nous n’avons autre chose à faire, pour sortir vainqueurs de ce combat suprême, que d’étreindre de toutes nos forces la miséricorde de Dieu, et d’espérer, là où il semblerait ne plus y avoir place pour aucune espérance.
Quand bien même nous entendrions un Ange nous annoncer notre damnation ; quand nous verrions le Seigneur nous repousser et prêt à nous maudire, nous devons tenir pour assurés que, si nous avons le courage de passer outre et d’implorer sa pitié, nous ne saurions être réprouvés.
Car Dieu, à la lettre, ne peut pas résister à une demande de pardon : la charité infinie, qui est son propre être, Lui fait comme une nécessité d’y répondre, et sa miséricorde s’allume devant le moindre signe de pénitence comme la poudre devant une étincelle. C’est en ce sens qu’II disait, par la bouche du prophète Ézéchiel : Je suis la vie, moi : je ne veux point la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse el qu’il vive, Quand même j’aurais dit à l’impie : tu mourras de mort, … s’il fait pénitence de son péché, il vivra de vie, et il ne mourra point, Et tous les péchés qu’il a commis ne lui seront point imputés.
Il n’y a point de faute que la divine miséricorde ne puisse effacer, point de blessure qu’elle ne puisse guérir, point d’abîme qu’elle ne puisse combler : si vos péchés sont comme l’écarlate, dit le prophète Isaïe, ils seront blanchis comme de la neige… et s’ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront semblables à de la laine blanche.

Une Mère de miséricorde

Pour entretenir notre âme dans celle disposition de confiance, pour l’entraîner à des réactions de cette sorte devant les coups que peut lui porter le démon, rien n’est plus utile que de mettre notre espérance entre les mains de Celle que l’Église appelle Mère de miséricorde, de la Très Sainte Vierge Marie.

Je suis, disait-elle à sainte Brigitte, la Reine du Ciel, la Mère de miséricorde, la joie des justes et l’avocate des pécheurs auprès de Dieu… Personne, quel que soit le poids de ses malédictions, n’est privé de mes miséricordes ; car c’est à cause de moi que les tentations du démon deviennent plus faibles. Il n’est pas d’homme si repoussé de Dieu, à moins qu’il ne soit damné, qui ne puisse se réconcilier avec lui et obtenir son pardon, s’il implore mon assistance.

Marie est notre avocate, notre médiatrice, notre rempart, notre cité de refuge. Elle est la tour inexpugnable, sur laquelle le démon est sans prise : quiconque se cache dans celte tour n’a rien à craindre de l’Enfer.
Elle est figurée, dans l’Ancien Testament, par la baguette dont Moïse frappa le rocher et qui en fit jaillir une eau abondante. Le rocher est le symbole de la justice de Dieu, qui paraît dure et inflexible au pécheur : mais celui qui touche cette pierre, en invoquant l’intercession de la Vierge, en fait aussitôt couler la grâce et l’indulgence.
Comme Ruth la Moabite, qui plut à Booz et qui obtint de lui la permission de glaner dans son champ Ies épis laissés par les moissonneurs, la Sainte Vierge Marie va, ramassant précieusement dans le champ de l’Église les âmes perdues, les âmes abandonnées, les âmes déracinées, celles dont personne ne veut plus : elle les met en quelque sorte dans son tablier, les protège contre le Juge redoutable devant lequel, seule, elle a su trouver grâce, et les introduit comme furtivement dans les greniers éternels du Père de famille (…).