22 – DEUX AMOURS ONT FAIT DEUX CITÉS (spiritualité)

Accueil ou refus de la lumière : deux attitudes fondamentales que rencontre Jésus tout au long de sa vie terrestre, jusqu’à sa condamnation et sa mort sur la Croix comme un malfaiteur…
Et qui continueront, jusqu’à la fin des temps, tout au long de l’histoire de l’Église.
C’est ce que saint Augustin a appelé “les deux cités”.
Sa pensée, commentée par le Père Emmanuel, est à méditer au moment de la fête de la Présentation du Seigneur,
mais elle a une portée valable pour tous et pour tous les temps.


Deux amours ont fait deux cités :
l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu,
ou l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi.”

Saint Augustin développe cette idée :

“De ces deux amours,
l‘un est saint,
l’autre impur ;

l’un unissant,
l’autre séparant ;

l’un voulant le bien de tous en vue de la société céleste,
l’autre prenant le bien de tous et le soumettant à son propre pouvoir pour l’orgueil et la domination ;

l’un soumis à Dieu,
l’autre jaloux de Dieu ;

l’un tranquille,
l’autre turbulent ;

l’un pacifique,
l’autre séditieux ;

l’un aimant mieux la vérité que les louanges des bavards,
l’autre avide de louanges, qu’importe d’où elles viennent ;

l’un souhaitant au prochain le même bien qu’à soi-même,
l’autre souhaitant de se soumettre le prochain ;

l’un gouvernant les hommes pour le bien du prochain,
l’autre pour son propre avantage.

Ces deux amours qui se sont déjà trouvé dans les anges,
l’un dans les bons,
l’autre dans les méchants,
ces deux amours ont formé les deux cités parmi les hommes”.


Commentaire de ce texte de saint Augustin par le Père EMMANUEL (Les deux cités p.12-13. Ed. DMM 1973)

La cité de Dieu est l’œuvre de Dieu : elle existe par un acte très saint et très bon du Créateur qui, en appelant les créatures raisonnables à l’existence, les appelle aussi à la grâce et enfin à la gloire, et se forme d’elles et en elle la cité qui est à Lui.
En cette cité, tout est bien en tant qu’il vient de Dieu, tout est bon en tant qu’il tend à Dieu, tout est heureux en tant qu’il demeure pour toujours attaché à Dieu.

La cité du monde est l’œuvre de la créature se séparant de Dieu par la désobéissance, vivant sans Dieu sous le prétexte d’une fausse liberté, et enfin aboutissant à un malheur irrémédiable dans l’enfer, là où les pauvres damnés auront faim et soif de Dieu et ne pourront plus arriver à Lui.

La cité de Dieu est Jérusalem, c’est la vision de la paix : là, les âmes jouissent de la paix intérieure toujours, de la paix extérieure rarement, et ont à soutenir une rude guerre presque continuellement.

La cité du monde, Babylone (ce qui veut dire “confusion“), n’a jamais la paix intérieure, et bien rarement la paix extérieure ; c’est pourquoi elle est comparée dans l’Écriture à la mer (Is 57, 20-21)

La cité de Dieu traverse le temps pour arriver à l’éternité : son cœur est fixé en Dieu qui ne passe pas : c’est pour cela que les maux présents sont impuissants à lui ôter sa paix intérieure.

La cité du monde, désespérant de l’éternité, voudrait se fixer dans le temps, mais le temps qui passe lui enlève tous les jours les objets de ses jouissances trompeuses ; c’est pourquoi elle n’a point la paix.

Les deux cités sont maintenant confondues et extérieurement mêlées : l’enfant de Jérusalem est coudoyé par les enfants de Babylone. Ils peuvent habiter ensemble sous un même toit, vivre à la même table, manger du même pain, mais ils n’ont pas au cœur le même amour.

Et c’est là le principe de la distinction des cités dans le présent, comme ce sera la cause de leur séparation dans l’éternité.”

* * * * *

N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde.
Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui.
Car rien de ce qui est dans le monde, – convoitise de la chair, convoitise des yeux, orgueil de la vie.
Or, le monde passe, avec sa convoitise ;
mais celui qui fait la volonté du Père demeure éternellement. (1 Jn 2, 15-17)

Ne vous conformez pas au monde.
Mais qu’il se fasse en vous une transformation par le renouvellement de votre esprit,
afin de discerner quelle est la volonté de Dieu,
ce qui est bon, ce qui Lui est agréable, ce qui est parfait. (Rm 12, 2)

Par ces mots, “le monde”, Jésus désigne ceux qui sont pleins de l’amour du monde, amour qui ne vient pas du Père. C’est pourquoi, à l’amour du monde que nous avons tant de peine à diminuer et à détruire en nous, est opposé “l’amour de Dieu que répand dans nos cœurs l’Esprit-Saint qui nous a été donné” (Saint Augustin)

J’ai manifesté ton Nom aux hommes que Tu m’as donnés du milieu du monde.
Ils étaient à toi, et Tu me les as donnés ; et ils ont gardé ta Parole…
Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que Tu m’as donnés, car ils sont à Toi…
Je ne suis plus dans le monde, mais eux sont dans le monde, tandis que je m’en vais à Toi.
Père saint, garde-les dans ton Nom, afin qu’ils soient un comme nous…
Je leur ai donné ta parole, et le monde les a pris en haine, parce qu’ils ne sont pas du monde,
de même que Moi, je ne suis pas du monde.
Je ne Te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais.
Ils ne sont pas du monde, de même que Moi, je ne suis pas du monde :
consacre-les dans ta vérité. Ta parole est vérité…
Je leur ai révélé ton Nom et le leur révélerai,
pour que l’amour dont Tu m’as aimé soit en eux, et Moi aussi en eux. (Jn 17, 6-26)

* * * * *

Nous n’aurons pas de peine à reconnaître là les conditions de vie où nous nous trouvons.
Nous vivons dans le temps, mais en vue de l’éternité. Nous vivons dans le monde, mais sans être du monde…
Et, pour vivre authentiquement notre vie chrétienne, nous nous trouvons bien souvent en opposition, pour ne pas dire en conflit, avec la mentalité ambiante du temps présent.
Évoquons seulement, à titre d’exemple, le combat actuel pour le respect de la vie : lutte dramatique, dit Jean-Paul II, entre “culture de mort et culture de vie“. Cette même opposition va se retrouver dans l’éducation de nos enfants, pour laquelle nous sommes bien souvent confrontés à des choix difficiles.

Pour faire de nos enfants de vrais chrétiens, nous ne pouvons nous dispenser de leur apprendre à vivre dans le monde sans être du monde… ce qui suppose d’abord que, nous-mêmes, nous vivions déjà ainsi, et que nous leur donnions l’exemple.

Il est inévitable que nos enfants soient tentés par les innombrables sollicitations de la société de consommation : ce n’est qu’en leur proposant – et en leur faisant aimer – les valeurs infiniment plus hautes auxquelles nous sommes attachés, qu’ils pourront apprendre à résister à tant d‘incitations perverses d’un monde sans Dieu.

Car l’éducation chrétienne est d’abord positive : nous avons tellement mieux à leur offrir !
Il n’empêche que le métier de parents demande une grande ténacité et persévérance pour conduire, envers et contre tout, nos enfants vers le Seigneur. Appuyons-nous fermement pour cela sur la grâce de Dieu et notamment sur la grâce de notre sacrement de mariage.

Nous entrevoyons donc que, pour suivre Jésus fidèlement et conserver précieusement la Lumière qu’Il nous apporte, une lutte va s’imposer dans notre vie entre des tendances contraires.
Et cette lutte va s‘exercer non seulement au dehors, mais aussi au-dedans de nous-mêmes : car c’est d’abord en soi-même que chacun de nous a cette lutte à mener.