81 – LE CHEMIN DES ÉPINES (histoire à raconter)

Conte d’Henri Pourrat pour le temps de la Passion… sur le thème de la compassion.


Conte pour le temps de la PASSION

Il ne nous appartenait pas de changer quoi que ce soit de ce très beau texte d’Henri POURRAT. Nous ne pouvions pas, en cherchant à “l’actualiser” dans un vocabulaire plus contemporain, risquer d’en altérer la beauté et la poésie.
Il se peut toutefois que le style de ce récit vous paraisse un peu difficile à suivre pour les enfants, surtout les petits. Lisez-le vous-même d’abord, vous serez alors à même de l’adapter, de “transposer” ce que vous jugerez nécessaire pour en faciliter la compréhension à votre jeune auditoire.
Après la lecture, au moment des commentaires, il vous reviendra de mettre en valeur les quelques grandes leçons qui se dégagent de ce récit, notamment : un cœur pur, la patience, la compassion, l’espérance du Ciel.
Il y avait une fois un petit qui s’est trouvé tout seul au monde. Aussi seul qu’on peut l’être.

C’était la guerre qui avait passé, ou bien la peste : autour de lui, plus personne.
Le village nettoyé.
Il est parti devant soi à l’aventure, sur les champs, sur le causse :
le pays sans chemin, où il n’y a pas un arbre, pas une ombre, pas une âme.

Un vieil homme le rencontra au soir du troisième jour, le regarda, le questionna,
haussa l’épaule et l’emmena chez lui pour garder les moutons.
Chez lui ! Ce n’était pas un château, ce chez lui : au milieu de la pierraille, une cahute de pierres,
voûtée comme la bergerie attenante, couverte aussi de pierres.

Le pain noir qu’on y mangeait avec, de fois à autre, quelque écuellée de fèves ou de lentilles,
était dur comme le caillou. Plus il est rassis, moins on en mange.
Et le vieux n’avait garde d’oublier le proverbe :
Ne rassasie pas de pain ton valet, du beurre, il te demanderait.

Le petit était d’une famille rustique, mais d’une de ces familles de campagne
où l’on sait se faire honneur.
Sa mère l’avait voué à la Sainte Vierge. Cela va jusqu’à la première communion :
ce jour-là, ces enfants déposent leur vœu ; désormais ce n’est plus de bleu qu’on les habille.

Mais les habits bleus du petit, sous les pluies, la poussière, sont devenus couleur des choses ;
et pas question de première communion.

Il vivait chez ce vieux comme il eût pu faire chez le blaireau.
Jamais un mot pour rire, ou un mot d’amitié, ou un mot pour se souvenir de Dieu.
Ne pleuvaient que les injures, ne grêlaient que les torgnoles.
Le vieux tenait qu’il fallait mener ainsi le petit s’il voulait en être servi.

Mais l’enfant était de cœur si bon qu’il n’en prit aucune méchanceté.
Innocent comme la fleur de fraise : elle fleurit entre les pierres à ras de terre,
foulée du crapaud, de la vipère, sans qu’il lui en reste jamais du venin.

Il a marché sept ans, déchaux (pieds nus), hâve, décharné, gardant les moutons de son maître,
sans voir âme qui vive, sans savoir ce qu’est le monde, le monde des humains et le monde de Dieu.
Nourri de rudesses et de pain noir, n’ayant que l’amitié des buissons et des roches.
Dans l’ennui, dans l’ennui, se doutant à peine que c’était de l’ennui.

Gardant cependant quelque souvenir de son village,
au temps qu’il vivait au milieu de tous les siens, le temps de sa pauvre bonne mère.
Et il se disait, les soirs, qu’il devait y avoir un pays autre que celui de son vieux maître.

Un jour, dans ces déserts, il a vu venir deux dames.
Elles allaient à petits pas, cherchant la solitude, s’entretenant toutes deux.

Et lui, il s’est blotti entre les buis ; il est demeuré là en pied comme un saint de pierre.
Elles ne l’ont pas vu. Elles semblaient ne rien voir. Elles parlaient de leurs peines.
Il y en a toujours, en toute vie : ceux qui n’en ont pas, ils peuvent les attendre.

L’une pleurait : “Mon Dieu, c’est trop ; je n’ai plus de courage.
Et lui, du milieu de ces buis, il se sentait le cœur étreint
comme si lui faisait mal à lui la peine de cette femme qu’il ne connaissait pas.

Ma sœur, ma sœur, tu le sais, disait l’autre.
Il faut passer par le chemin des épines pour arriver au paradis.
Mais là, plus de larmes, plus de malheurs.
Au paradis, c’est là qu’on commence de vivre, au paradis !

Elles ont passé, elles sont parties. Mais leur dire n’est point parti.
En grande rêverie d’esprit est entré le petit pâtre.

Sans cesse, il revenait à ce paradis, où l’on ne connaît plus les peines.
Et quand il ramenait ses moutons à la lune levante,
respirant ce goût d’herbe neuve, d’arbre en fleur, il se sentait tiré vers il ne savait quoi.

Si je pouvait trouver ce chemin des épines, si je savais où le prendre !

Au matin de la Trinité, à ce qu’on dit, on voit lever trois soleils sur les montagnes du levant.
Il n’y avait pas de Trinité ni de dimanche pour le petit berger des moutons.

Mais ce jour-là, le vent le lui a dit à l’oreille ;
ou lui ont parlé ces fonds de ciel plus clairs que tout. Il n’aurait pu dire ce qui l’a pris.
Comme s’il allait faire de l’orage, il a ramené ses moutons,
les a fait rentrer au bercail, sans que le maître s’en avisât.

Il est parti devant soi, à val le vent.
Il a marché, il a marché : d’un lieu de pierraille et de buis
à un lieu de folles avoines et de terre rouge,
d’un petit bois de chênes noirs à un troupeau de roches grises pareilles à des bêtes.

Il a vu changer la lumière, senti changer le goût du vent. Il a monté, il a monté.
Il s’est vu dans une campagne plus en verdure ; il a trouvé de l’eau, il a bu.
Puis, en grands ronds, des mousserons qu’il a cueillis, qu’il a mangés.

Et c’est alors, et c’est , qu’il a vu le chemin,
celui que les dames avaient dit, le chemin des épines.

Le cœur lui a bondi d’un coup, comme une chèvre. “Le chemin du paradis ! Le chemin du paradis !”
Il a pris ce chemin, le berger des moutons.

Petit Jean de Paris, prête-moi tes souliers gris, pour aller en paradis

Ses souliers gris, c’était la poussière qui lui couvrait les pieds,
qui s’y collait au sang coulant sous les épines.
Il a suivi la sente qui montait en lacet à l’échine du mont.

De coude en coude, la vue se faisait plus longue. Il ne savait pas ce qui lui enlevait le cœur.
Peut-être la cloche qui l’appelait de là-haut. Il n’avait jamais ouï pareils tintements de cloches.
Peut-être l’air qui s’allégeait à mesure qu’il montait, plus clair qu’une eau de roche,
tout de fraîcheur et de faim et d’espace.

Si bien que du milieu de sa grande fatigue, il ne sentait plus la fatigue.
Il est arrivé sur le mont ; et là il a trouvé une petite maison proche d’une fontaine.
La porte était ouverte toute grande. C’était une chapelle.
Mais le berger des moutons ignorait ce qu’est une chapelle. Il est entré.
Il a regardé ces murs peints, ces vitraux, avec un grand saisissement.
Et il s’est assis là, près de la porte.

Le soir tombait. La nuit venait. Un Père capucin est arrivé pour fermer la chapelle ;
elle dépendait d’un couvent au revers de la montagne. Il a vu assis ce petit guenilleux.
“Eh bien, mon petit, je vais fermer la chapelle, c’est l’heure de sortir.

Ho, sortir, je ne veux pas sortir, maintenant que je suis dans le paradis.

Bien surpris, le Père capucin lui a parlé, l’a pris par l’épaule.
Mais comment faire violence à ce pauvre bergerot sauvage qui semblait quelque ange des peintures ?

Ce religieux est allé trouver le Père Supérieur.
“Cet enfant est étrange, et son parler aussi. Peut-être un innocent, et non pas cependant,
il a des yeux si clairs, luisants comme des flambeaux.

– Bon, retournez vers lui ; cette fois il vous entendra …
dites-lui qu’il vous suive au couvent, que veut lui parler le Supérieur.”

Comme d’avance l’avait dit le Supérieur, le petit pâtre,
qui ne savait pas ce qu’étaient Supérieur et couvent, s’est levé, il a suivi le Père.

Je vous suis, si vous me promettez de me laisser revenir demain.

Le Supérieur lui a mis une main sur la tête, doucement il l’a fait parler…
Comment il gardait ses moutons, et qu’il les aimait bien ;
et comment il vivait, les coups et les criailleries du vieil homme ;
enfin qu’un jour, menant ses bêtes dans les buis, il avait entendu deux femmes…

“Mon enfant, vous passerez la nuit dans cette maison.
Et demain vous retournerez dans ce que vous nommez le paradis.”

L’heure était venue d’aller au réfectoire. Avec eux, donc, les Pères l’ont fait souper.
Le soir, ils ne mangeaient qu’un morceau de pain et du beurre.
Le petit pâtre a eu lui aussi du beurre, du pain. Puis on l’a mené coucher dans une chambre blanche.
Là se voyait à la muraille un très grand crucifix, comme il en est dans les couvents.
De tous ses yeux l’enfant l’a regardé.

“Ô pauvre homme, pauvre homme, comme vous devez pâtir !…
Vos mains, vos pieds, on les a percés de clous, on vous a cloué à ces bois…
Mon vieux maître m’enfermait ou me jetait dehors, mais il ne m’aurait pas fait ce mal …

Doucement, doucement, il touchait le côté, les pieds, les mains du crucifix.
Ces plaies frappaient si fort sa vue qu’il n’était plus que tremblement de compassion.

Pauvre homme, si je pouvais faire que vous ayez moins mal…
On m’a donné pour mettre sur mon pain cette chose qui est toute de douceur.
Si j’avais su garder ce beurre pour en oindre vos plaies…

Au matin, le petit pâtre a demandé à retourner au paradis.
Le Père de la veille l’a donc conduit à la chapelle.
Et le petit y a fait sa journée. Dans l’air de la montagne, un air de dimanche et d’espérance.
Il n’aurait pas pu dire ce qui lui venait dans l’âme, mais il était là, sous le rayon.

Au soir, le Père est venu le chercher. Les capucins l’ont fait souper au milieu d’eux.
Ils lui ont donné leur ordinaire, le chanteau de pain et le coin de beurre.
Lui, sans faire semblant de rien, a enveloppé ce beurre d’une feuille de chou d’âne
qu’il avait eu soin d’apporter, l’a glissé dans sa poche.

Le Père sacristain s’en est bien avisé. Sa cellule joignait celle où l’on faisait coucher l’enfant.
Il l’avait entendu parler la veille au soir, sans pouvoir comprendre son dire.
Mais il voyait dans le regard du bergerot une espèce de hâte,
un tel secret d’attente, de compassion et d’amitié qu’il en était saisi.

Les Pères, comme lui, ont décidé de guetter et d’écouter cet étrange petit
lorsqu’il serait dans la cellule.

Sitôt dans cette cellule, le berger des moutons s’est approché du crucifix.
D’une main retenue, doucement, doucement, il a mis sur les plaies le beurre
qu’il avait gardé dans la feuille verte.

Ha, pauvre homme, je voudrais tant que vous ayez moins à pâtir de votre mal …

Il parlait à ce crucifix comme à une personne, comme à un homme vivant.
Et le bon Dieu lui a répondu. Il lui a dit :

Mon enfant, mon enfant, oui, tu m’aides de ton amour.
Ce que tu fais tourne en soulagement à mes douleurs.
Tu as renoncé pour moi à ce qui était ton souper, moi, en retour, je t’invite à mon festin.

Les Pères ont entendu cela.
Et le lendemain matin, le berger des moutons est venu parler au Père Supérieur.

L’homme qui est dans la chambre blanche, celui qu’on a attaché à ces pièces de bois,
m’a dit : “Je t’invite à mon festin.

– Enfant de Dieu, petit enfant de Dieu, ce soir, dis-lui qu’à son festin, moi aussi je voudrais venir.”

Et ce soir-là, tout est allé comme la veille.
Du beurre de son souper le pâtre a tâché d’oindre les plaies du crucifié.

Le maître de cette maison, a-t-il dit au bon Dieu,
m’a commandé de vous dire qu’il voudrait lui aussi venir à votre festin.

Mon enfant, a répondu le bon Dieu, dis-lui qu’il viendra dans huit jours.
Toi, tu viendras dans six.

Le petit pâtre est mort au bout de ces six jours. Le Supérieur, au bout des huit.
Ils ont quitté la maison de la montagne pour trouver la maison de Dieu.
Nous ne sommes pas de ce monde.

(Henri POURRAT. Le trésor des Contes. “Les fées”. Gallimard)