81 – UN PAUVRE PETIT-RIEN-DU-TOUT (histoire à raconter)

Un conte de Noël qui met particulièrement en valeur le détachement…
“parce que pour Noël, il faut donner ce qu’on a de meilleur”.


Conte de Noël

Nino n’aimait pas le jeudi. A Fourniguet-Toupinet, le jeudi était un grand jour. Ce jour-là, tous ceux qui avaient à vendre quelques produits de leur basse-cour ou de leur jardin descendaient à la ville sur leurs petits ânes chargés de grands paniers bien pleins.

Un amas de rocs énormes couronne et couvre le flanc de colline. Fourniguet-Toupinet, petit hameau montagnard, s’accroche si bien à ces rocs que chaque maison, avec ses terrasses en arcades, semble sortir d’un rocher. Un sentier escarpé zigzague au milieu des rocailles et des éboulis, et seuls les petits ânes aux pieds sûrs, aux grandes oreilles droites, au regard vif, peuvent monter et descendre malgré leur pesant fardeau.

Nino n’avait jamais rien à vendre, donc jamais il n’allait au marché. Et il aurait tant aimé aller au marché…
-Aujourd’hui, c’est encore jeudi ! pense Nino, errant seul et malheureux sur le sentier qui conduit au Mas de Cazevieille, accroché là-haut, tout en haut du rocher le plus haut.

– Hé bé ! Nino, qu’est-ce que tu fais là, à bayer aux corneilles ?

– Rien, Papé Cazevieille. Mère et père sont au marché, et comme je n’ai rien à vendre, je reste ici et je me promène.

– Tu n’as rien à faire ? Ton père te laisse comme çà, les bras ballants, à traîner sur les calades ?

– Non, avant de partir, il m’a dit : “Nino, tu cueilleras des olives, un plein cabas pour la picholine, tu ramasseras une pleine sache de châtaignes et bien pleine…” J’en ai rempli une, puis deux, puis trois, et si j’avais eu d’autres saches, je les aurais remplies.

– Et les chèvres, qui les garde ?

– Marion, et son chien Ricou. Elle, au moins, elle a un chien ; mais moi, je n’ai rien, rien de rien.

– Tu voudrais avoir quelque chose à toi, petit ?

– Oh oui, Papé Cazevieille.

– Quelque chose que tu voudrais vendre au marché, je parie !

– Ben oui, comme çà, je pourrais y aller !

– Tu sais, Nino, on n’a rien sans peine.

– C’est pas le travail qui me fait peur ; au contraire, ça me changerait. Quand j’aurai fini de travailler pour le père, ce serait pour moi, pour moi tout seul.

– Alors, suis-moi. Tu vois, ce petit pourcelet, ce pauvre-petit-rien-du-tout : si tu le veux, Nino, il est à toi. Je te le donne.

– Vous voulez rire, Papé Cazevieille !

– Que non, c’est comme je te le dis, mais ce sera de la peine. Il te faudra ramasser des glands, des châtaignes, les faire cuire, les piler peut-être, le faire manger. Ce n’est pas un petit travail, et encore, je ne te promets pas qu’il devienne gros et gras.

– Ça ne fait rien, si vous voulez me le donner, je le prends …

Et son cochon sur le bras, Nino, sautant, dansant de joie, descend jusque chez lui en faisant des projets magnifiques.
“J’ai trois mois pour l’engraisser, pense Nino.
Alors ce sera la veille de Noël. Je le vendrai un bon prix. Je le proposerai au charcutier, au boucher, au rôtisseur, à l’aubergiste de Fontcouverte, ou même aux gens qui habitent les belles maisons de la Grand-Rue. Je le donnerai à celui qui m’offrira le plus.

Avec cet argent, je sais bien ce que je ferai : je pourrai acheter un cadeau pour chacun à la maison. Cette fois personne n’en croira ses yeux, ils diront tous ; c’est le cadeau de Nino ! c’est le Noël de Nino ! oh la la ! ce que je serai content ! ”

Ainsi rêvant, Nino arrive chez lui ; dans un coin de la bergerie, il installe son petit cochon.

– Voilà pour ce soir, mon Pauvre-petit-rien-du-tout, ce sera ton logis ; mais demain, tu verras ça. Je vais te préparer quelque chose de bien. Et puis tu sais, je ne t’enfermerai pas ; tu pourras me suivre partout, comme Ricou suit Marion ma grande sœur.

Et c’est d’un air très important que le soir à la veillée, autour du feu, près de la cheminée dans laquelle flambe une énorme bûche, Nino annonce à toute la famille qu’il a adopté un porcelet.
Un grand éclat de rire accueille ses paroles. Chacun dit son mot : son vieux grand-père, son père, sa mère, ses deux grands frères, sa grande sœur …

Alors Nino, le cœur gros, dès qu’il sent qu’il n’est plus observé, abandonne sa place près du feu, se glisse hors de la cuisine, traverse la cour, et va se réfugier dans la bergerie.

Son Pauvre-petit-rien-du-tout dans les bras, il sanglote et de grosses larmes tombent sur le museau étonné du petit porcelet méprisé de tous.

Nino est le petit dernier de la famille et souvent il se sent bien seul au milieu de toutes ces grandes personnes qui rentrent fatiguées de leur travail aux champs ; il serre bien fort sur son cœur le petit porcelet et lui murmure tous les mots tendres que seul, son Papé toujours assis dans le fauteuil de la grande cheminée sait lui dire quand il se sent seulet.

– Tu vois, dit Nino à son petit cochon, moi aussi je suis un Pauvre-petit-rien-du-tout ; mais on va leur prouver le contraire, toi et moi !

Les glands, les châtaignes, les pommes de terre dont personne ne voulait, avec soin Nino les ramassait pour son Pauvre-petit-rien-du-tout.
Celui-ci commençait à devenir un petit cochon grassouillet, tout rose et dodu.

De mémoire d’homme et de porcelet, jamais on n’avait vu petit cochon si propre et si rose. Il suivait Nino comme son ombre ; il lui obéissait comme le meilleur des chiens de garde.
A la maison chacun taquinait Nino et son Pauvre-petit-rien-du-tout, mais Nino savait bien que maintenant chacun admirait son petit porcelet.

– Demain c’est le dernier marché avant Noël. Nous descendrons tous, dit le père en clignant de l’œil vers Nino.

– Tous ? Ça veut dire aussi moi ? demande Nino.

– Quand je dis tous, c’est tous, sauf bien sûr le Papé. Tous, même ton cochon, car c’est le moment de le vendre.
Ce matin-là Nino est prêt avant le jour ; il a lavé, brossé son Pauvre-petit-rien-du-tout, et lui ayant tressé un collier de jonc, il le tient au bout d’une corde. Ainsi Nino suivi de son petit cochon descend à Fontcouverte.

Sur le sentier, c’est un cortège de petits ânes chargés de volailles et de branches de houx garnies de baies rouges. Tous les produits que les habitants de Fourniguet-Toupiquet peuvent vendre en cette veille de Noël sont sur le dos de leurs petits ânes, et les petits ânes, comme s’ils comprenaient ce qui se passe, trottinent joyeusement.

Nino est si fier, si pressé de bien vendre son Pauvre-petit-rien-du-tout qu’il devance tout le monde, au risque de bousculer l’un ou de faire trébucher l’autre.

– Ah ces gamins, ronchonne un vieux, pour une fois qu’ils vont au marché, ils se croient tout permis !

Mais Nino poursuit son chemin, récapitulant tout ce qu’il achètera avec l’argent de son joli porcelet si rose et si gras.
Le premier, il arrive à Fontcouverte.

Là, dans un terrain vague, à la porte de la ville, se dressent de misérables maisonnettes aux toits de tôle. Les carreaux cassés sont le plus souvent remplacés par des cartons ou du papier. Sur le seuil de l’une d’elles, une petite fille regarde passer Nino.
Elle trouve le petit cochon si joli qu’elle court vers lui et le caresse.

– Il est bien joli, petit, ton cochonnet !

– Tu vois c’est moi qui l’ai élevé, moi tout seul. Si tu l’avais vu quand il est né ! c’était un Pauvre-petit-rien-du-tout.

– Qu’est-ce que tu lui as fait, pour qu’il devienne si beau ?

– Je l’ai bien nourri et bien soigné.

– Il a de la chance d’être bien nourri et bien soigné, ce petit cochon !

– Tu sais, je l’aime bien mon Pauvre-petit-rien-du-tout. Si ce n’était pas pour acheter des cadeaux de Noël à tout le monde à la maison, je ne le vendrais pas.

– Alors pourquoi tu le vends ?

– Parce que c’est Noël. Tu penses, ce sera la première fois que je pourrai donner quelque chose aux autres.

– Je ne comprends pas pourquoi tu veux faire plaisir aux autres, si de vendre ton petit cochon te fait tant de peine !

– Parce que c’est comme ça. Ce qui donne de la joie, ce n’est pas de donner quelque chose qu’on a en trop et qu’on ne veut plus, c’est de donner quelque chose qu’on aime bien !

– Ben alors, Noël, c’est pas pour moi ! je n’ai rien en trop ; je n’ai même rien du tout.

– C’est comme moi quand je n’avais pas mon Petit-rien-du-tout.

– Ce n’est pas gai ce que tu vas faire ; tu ferais mieux de le garder, ton cochon !

– Tu vis seule dans cette bicoque ?

– Non, avec ma Mamé. Mais elle est bien malade, elle ne peut plus travailler et je suis trop petite pour gagner de l’argent.
– Eh bé ! Nino, qu’est-ce que tu fais à bavarder là, au lieu d’aller au marché, crie son grand frère en passant.

– Pas la peine de partir si tôt et de bousculer tout le monde en chemin pour t’arrêter à bavarder avec cette pauvresse, dit son père.

– Pour sûr qu’elle te demande ton cochon, ajoute sa mère.

La petite a tout entendu. Elle n’ose répondre. Ses yeux se remplissent de larmes et, comme un chien habitué aux coups, elle se retourne et rentre dans sa misérable demeure.
Mais la réponse de Nino arrive jusqu’à elle et en l’entendant, un sourire fait place à ses larmes.

– Non, Mère ; elle ne m’a pas demandé mon porcelet. Elle l’a caressé et elle le trouvait bien joli ; elle est gentille tu sais. Elle est très très pauvre et vit dans cette horrible maison avec sa Mamé. Elle n’aura pas un beau Noël, juste un croûton de pain, si quelqu’un le lui donne !
Nino et son cochon sont allés d’une boutique à l’autre, Nino et son cochon sont allés dans la Grand-Rue, Nino a sonné aux portes des belles maisons. Partout les marchands, les cuisinières, les maîtres d’hôtel lui ont offert un bon prix.

Déjà les petits ânes, leurs paniers vides, reprennent le chemin du village et Nino est toujours là à errer avec son Pauvre-petit-rien-du-tout.

– Alors Nino, dit son père, on n’a pas voulu de ce petit cochon ? On ne t’en a pas offert un bon prix ?

– Oh si ! Mais j’ai trop de peine.

– Tu ne vas pas remonter avec ton cochon à la maison ?

– Je ne sais pas ; partez sans moi. Je monterai quand je serai décidé.

– Alors décide-toi vite ; les jours sont courts, la nuit tombe vite et ta mère a besoin de toi, là-haut, pour préparer Noël.
Préparer Noël ! C’est vrai, demain, c’est Noël. Et Nino, dans son désespoir de voir son Pauvre-petit-rien-du-tout pris par une de ces grosses cuisinières de la Grand-Rue, a oublié tous ses projets.

Nino et son cochon restent sur la grande place. Les marchands sont partis, les balayeurs ont succédé aux marchands, chacun s’amuse de voir ce gamin errer avec son cochon.

Maintenant Nino est seul et la nuit tombe. Alors, saisissant son Pauvre-petit-rien-du-tout dans ses bras, Nino court à travers la ville. Arrivé à la Grand-Rue, il redouble de vitesse, sans regarder ni à droite ni à gauche si une porte s’ouvre : il ne veut pas la voir.

Il serre son cochonnet bien fort contre son cœur. Il court, il court ; et dans sa course folle, il arrive à la porte de la ville.
Voilà le terrain vague et ses misérables maisons. Là il n’y a ni cuisinière, ni maître d’hôtel, mais il y a une fillette en haillons.

Nino s’arrête ; c’est vrai, la pauvre fillette, elle aussi, Nino l’avait oubliée.

Alors retournant à la ville, sans hésiter il sonne à la porte de la plus belle maison de la Grand-Rue.

– S’il vous plaît, dit Nino, son cochon sous le bras, et son béret à la main, voulez-vous mon cochon ? et le plus cher possible !

Une jeune femme souriante a ouvert la porte.
– Le plus cher possible ! et pourquoi, mon petit homme ?

– C’est pas pour moi, Madame. Mon Pauvre-petit-rien-du-tout, je l’aime trop pour le vendre, mais c’est pour elle, pour qu’elle ait un beau Noël ; elle est si malheureuse.

– “Elle”, qui est-ce ?

– La petite fille aux haillons, là-bas sur le terrain vague. Elle est toute seule, et sa Mamé est bien malade.

– Et tu veux vendre, pour cette petite, ton petit cochon que tu aimes tant ?

– Oui, Madame, c’est cela !

– Alors garde ton cochon et voilà un gros billet pour elle.

– Non, Madame, je prends le billet et je vous laisse le cochon.

– Mais pourquoi, mon petit ?

– Parce que pour Noël, il faut donner ce qu’on a de meilleur, comme les bergers et les mages à la crèche.
Nino, les bras vides et les poches pleines, court dans la Grand-Rue.
Il sort en courant de la ville. Tout essoufflé il arrive à la cabane, et frappe : l’enfant, le visage inondé de larmes, ouvre la porte.

– Tiens, petite, prends tout ça pour ton Noël et celui de ta Mamé.

– Je n’ai plus de Mamé, petit. Les voisines viennent de dire qu’elle a fini de vivre.

– Tu est seule, toute seule ?

– Oui, toute seule !

– Alors viens avec moi.
La nuit est venue. Sur le sentier rocheux, Nino et la fillette montent la main dans la main. Ils arrivent enfin. Nino entre le premier.

– Alors, petit, lui dit son père, je parie que tu n’arrives pas seul, et que tu as caché par là ton Pauvre-petit-rien-du-tout !

– Oui, Père, je ne suis pas seul. Mon Pauvre-petit-rien-du-tout est en bas, à la ville. Seulement, j’en ai un autre Petit-rien-du-tout.

– Un autre, où ça ?

– Le voilà, dit Nino, faisant entrer la fillette en haillons.
– Ma parole, Nino, tu n’es pas un peu fou ! dit sa mère.

– Non, Mère, elle est toute seule, personne ne veut d’elle. Le petit enfant de la crèche aussi, personne ne voulait de lui. Alors voilà, tout mon argent, je vous le donne pour elle.

– Mais, Nino, voyons, nous ne pouvons garder cette petite !

– Nous la garderons, le petit a raison, dit le grand-père, du fond de son fauteuil.
L’enfant de Noël dans la maison, c’est du bonheur pour tous. Viens près de moi, petite, tu seras notre Pauvre-petit-enfant-de-Noël à tous.
Pour ce Noël et beaucoup d’autres encore, viens et prends place parmi nous !

(CALENDAL. Recueils de Noëls provençaux
Florence HOULET. éd. Alsatia. Coll. Signe de piste Junior. 1960)